CHAPITRE PREMIER
Le mauvais temps avait lancé ses premières offensives début décembre. D’abord, la ville avait été noyée sous des pluies diluviennes, puis un vent glacé s’était mis à souffler et maintenant la neige tombait en abondance. Le blizzard s’engouffra dans Canard Street et parut se renforcer, en passant devant le Club de la Presse, comme s’il nourrissait une rancune particulière envers les journalistes. Avec une précision malicieuse, les plus gros flocons vinrent atterrir dans le cou de l’homme qui attendait un taxi, devant l’entrée du Club.
D’une main, il releva maladroitement le col de son pardessus en tweed et s’efforça d’enfoncer son chapeau jusqu’aux oreilles. Il tenait sa main gauche plongée au fond de sa poche. Il n’y avait rien en lui de bien remarquable, en dehors de l’exubérance de sa moustache – et de sa sobriété : il était plus de minuit, neuf jours avant Noël, et cet homme, sortant du bar du Club de la Presse, n’était pas ivre.
Un taxi s’arrêta au bord du trottoir. La main toujours dans sa poche, il monta en voiture et donna l’adresse d’un hôtel de troisième ordre.
— Medford Manor ? Voyons, je peux prendre Zwinger Street et la voie express, dit le chauffeur, en baissant son drapeau, ou bien je peux emprunter les boulevards périphériques ?
— Zwinger Street, répondit l’homme.
Habituellement, il préférait les boulevards périphériques qui revenaient moins cher, mais Zwinger Street était plus rapide.
— Vous êtes journaliste, n’est-ce pas ? demanda le chauffeur.
L’autre fit oui de la tête.
— J’ai vu ça tout de suite à la façon dont vous êtes habillé. Ce n’est pas que les journalistes soient de mauvais bougres. J’en ramène souvent de leur Club. Ils ne sont pas généreux pour le pourboire, mais ce sont de braves types et on ne sait jamais si, un jour, on n’aura pas besoin d’un ami dans la presse, pas vrai ? dit-il, en se retournant, avec un sourire complice.
— Attention ! cria le passager, tandis que le taxi faisait une embardée sur la chaussée glissante.
— Êtes-vous au Daily Fluxion ou au Morning Rampage ? demanda le chauffeur.
— Au Fluxion.
Un feu rouge arrêta la circulation et le chauffeur en profita pour jeter un nouveau coup d’œil vers le siège arrière.
— J’ai vu votre photo dans le journal. Je me souviens de la moustache. Êtes-vous chroniqueur ?
L’homme acquiesça silencieusement. Ils se trouvaient dans un quartier populeux. Logements à bon marché et bars installés dans des demeures qui avaient, autrefois, abrité l’élite de la cité.
— Fermez votre portière, reprit le chauffeur, vous n’avez aucune idée de la racaille qui circule par ici, après la tombée de la nuit : ivrognes, drogués, trafiquants de coco et autres stupéfiants. C’était naguère un quartier chic. Aujourd’hui on l’appelle Came-Village.
— Came-Village ? répéta l’homme, en montrant le premier signe d’intérêt.
— Vous êtes journaliste et vous ne connaissez pas Came-Village ?
— Je ne suis pas ici depuis longtemps, dit-il, en tirant sur sa moustache avec sa main droite.
La gauche était toujours dans sa poche, quand il descendit à l’autre bout de la ville. Il entra dans le hall désert de Medford Manor et passa rapidement devant le bureau de la réception où un vieil employé somnolait, près du standard téléphonique. Il prit l’ascenseur jusqu’au sixième étage, longea le corridor et s’arrêta devant la porte 606. De sa main droite il tira une clef de la poche de son pantalon, ouvrit et entra.
Il referma doucement la porte, avant d’allumer le plafonnier. Puis il resta un moment immobile, examinant les lieux d’un œil attentif : le grand lit, le fauteuil, la commode encombrée, la porte de la salle de bains grande ouverte.
— Ça va bien, tous les deux, vous pouvez sortir, dit-il, en retirant la main de sa poche avec précaution. Je sais que vous êtes là. Venez.
Il y eut un craquement dans les ressorts du lit, suivi par le crissement d’un tissu qui se déchirait et un bruit feutré sur le sol. Entre les franges souples du dessus-de-lit, deux têtes surgirent.
— Petits imbéciles ! Vous êtes encore allés vous fourrer dans les ressorts du sommier !
Deux chats siamois s’extirpèrent de sous le lit. On vit d’abord deux têtes brunes, l’une plus triangulaire que l’autre, puis deux souples corps beiges, l’un plus mince que l’autre, et enfin deux longues queues sombres, l’une terminée par une nodosité. L’homme tenait un paquet enveloppé d’une serviette en papier détrempée.
— Regardez ce que je vous ai apporté : de la dinde !
Deux nez de velours noirs humèrent l’air, deux paires de moustaches se dressèrent et les chats poussèrent un miaulement à l’unisson.
— Chut ! La vieille sorcière de la chambre voisine va encore se plaindre, dit-il, en se mettant à découper les morceaux de volaille à l’aide d’un canif, pendant que les siamois arpentaient la pièce, queues dressées, en poussant leur duo discordant.
— Taisez-vous, dit-il, ce qui eut pour résultat de faire amplifier les miaulements, je ne sais vraiment pas pourquoi je me donne tout ce mal ! Il est contre les règlements de faire main basse sur le buffet du Club, sans parler des inconvénients de transport : j’ai la poche pleine de jus !
Sa voix fut couverte par un concert de clameurs indignées.
— Voulez-vous bien vous taire, tous les deux ! dit-il, au moment où le téléphone se mettait à sonner. Là, qu’est-ce que je vous disais !
Il se hâta de poser à terre le cendrier en verre rempli de dinde et alla décrocher.
— Mr. Qwilleran, dit la voix chevrotante de l’employé de la réception. Excusez-moi de vous déranger encore, mais Mrs. Mason, au 604, dit que vos chats…
— Je sais. Ils avaient faim. Ils vont se tenir tranquilles, maintenant.
— Si vous acceptiez de prendre une chambre sur cour… le 619 est vacant, vous pourriez demander à la réception, demain matin…
— Ce ne sera pas nécessaire. Nous partirons dès que j’aurai trouvé un appartement.
— J’espère que vous n’êtes pas fâché, Mr. Qwilleran, le directeur…
— Vous êtes tout excusé, Mr. McIldoony, une chambre d’hôtel n’est pas un logement convenable pour des chats. Nous nous en irons avant Noël… du moins je l’espère, ajouta-t-il, en regardant, autour de lui, la pièce triste.
Il avait connu des gîtes plus fastueux au temps où il était jeune, célèbre et marié. Beaucoup d’eau avait passé sous les ponts depuis ses débuts de reporter criminel à New York. À l’heure actuelle, compte tenu de l’importance de ses dettes et du montant de ses appointements dans un journal du Middle West, Medford Manor était ce qu’il pouvait s’offrir de mieux. Son seul luxe était ces deux petits compagnons dont les goûts onéreux grevaient lourdement son budget. Les chats s’étaient calmés. Le plus gros dégustait la dinde, tête baissée, les yeux mi-clos. La petite femelle, assise un peu plus loin, attendait respectueusement son tour.
Le journaliste enleva son veston, défit sa cravate et rampa sous le lit pour essayer de colmater le trou fait dans la toile du sommier. Il y avait une modeste déchirure, au moment où il était venu s’installer là, quinze jours plus tôt, et elle n’avait cessé de s’élargir. Il avait écrit un essai, à moitié sérieux, sur le sujet pour la page humoristique du Fluxion : « Toute ouverture est un défi à la sensibilité féline ; pour un chat, c’est une question d’honneur que d’agrandir un trou et de se glisser à travers, pour voir ce qui se passe de l’autre côté… »
Ayant, tant bien que mal, réparé les dégâts, Qwilleran palpa ses poches à la recherche de sa pipe et sortit un paquet d’enveloppes. La première portait la marque postale du Connecticut et n’avait pas été ouverte, il ne savait que trop bien ce qu’elle contenait : encore une de ces maudites demandes d’argent ! La seconde – écrite à l’encre noire, avec des fioritures féminines –, il l’avait lue à plusieurs reprises. À regret, Elle décommandait leur rendez-vous pour la soirée de Noël. Avec tact, Elle expliquait que cet ami… un ingénieur… c’était si soudain… Qwill comprendrait.
Il froissa la missive et en fit une boule, avant de la jeter dans la corbeille à papier. Il s’était attendu à cette nouvelle : sa correspondante était jeune, les tempes et la moustache de Qwilleran grisonnaient de façon perceptible. Néanmoins, il était déçu. Il n’avait plus de cavalière à emmener à la soirée de réveillon du Club de la Presse, seule célébration de Noël à laquelle il comptait participer.
La troisième lettre était une note du rédacteur en chef rappelant à ses collaborateurs le concours annuel. En dehors des trois mille dollars en espèces, des prix viendraient récompenser les « mentions honorables » sous forme de vingt-cinq dindes surgelées offertes par la Cybernetic Poultry Farm Inc.
— … Qui s’attend à être ensuite aimée, choyée et célébrée par les rédacteurs du Fluxion jusqu’à ce que la mort nous sépare, dit Qwilleran, à haute voix.
— Yaô ! lança Koko, tout en continuant sa toilette.
La chatte prenait maintenant sa part du festin. Koko lui abandonnait toujours la moitié de la nourriture – ou au moins un bon quarante pour cent.
Qwilleran caressa la fourrure de Koko, douce comme de l’hermine, et s’émerveilla de sa nuance du beige pâle au brun sombre –, l’une des réussites les plus spectaculaires de Dame Nature. Il alluma sa pipe et se laissa aller dans son fauteuil. Il aurait grand besoin de l’un de ces prix en espèces sonnantes. Il pourrait envoyer deux cents dollars dans le Connecticut et acheter des meubles. En disposant d’un mobilier, il serait plus facile de trouver un logement où l’on accepterait les chats.
Il lui restait assez de temps pour écrire un article susceptible de gagner le prix et de le faire publier avant la fin de l’année, car le rédacteur en chef était toujours à court de papier pendant la période des fêtes. Arch Riker avait réuni son équipe, la veille, en disant : « Je compte sur vous pour trouver des idées, les gars. » Mais il s’était heurté à l’expression morne des vétérans qui en ont trop vu.
Il s’aperçut que Koko le dévisageait avec attention.
— Pour gagner le prix, lui dit-il, il suffit d’exploiter une bonne idée.
— Yaô ! approuva Koko.
Le chat sauta sur le lit, en regardant son ami de ses yeux brillants de sympathie. Ils étaient bleu saphir en plein jour, mais dans cette pièce mal éclairée, ils paraissaient être d’onyx noir avec des éclats de diamant et de rubis.
— Ce qu’il me faut, c’est une histoire spectaculaire, sans vulgarité.
Les sourcils froncés, Qwilleran lissait sa moustache avec le tuyau de sa pipe. Il pensait non sans irritation à Jack Jaunti, un blanc-bec prétentieux qui tenait la rubrique dominicale. Il s’était fait engager comme valet de chambre par Percival Duxbury, à seule fin de pouvoir écrire un article sur la vie privée de l’homme le plus riche de la communauté. Cet exploit lui avait aliéné la sympathie des premières familles de la ville, mais la vente du journal avait sensiblement augmenté pendant deux semaines et le bruit courait que Jaunti allait se voir attribuer le premier prix. Qwilleran n’appréciait guère ces jeunes qui confondent toupet et savoir-faire.
— Enfin quoi, ce type ne sait même pas écrire ! dit-il à son auditoire attentif.
Koko le contemplait sans broncher. La chatte se mit à rôder en quête d’un jouet. Elle se dressa sur ses pattes de derrière pour examiner le contenu de la corbeille à papier et y puisa la lettre que le journaliste avait jetée, un moment plus tôt. Elle la prit entre ses dents et la lui porta sur les genoux.
— Merci, mais je l’ai déjà lue, dit-il, inutile de remuer le fer dans la plaie.
Il se pencha pour ouvrir le tiroir de la table de nuit et trouva une souris en caoutchouc qu’il lança à travers la pièce. La chatte bondit en avant, la renifla, fit le gros dos et retourna à la corbeille d’où elle retira une enveloppe froissée qu’elle porta à Qwilleran.
— Pourquoi vas-tu toujours farfouiller dans des ordures tout juste bonnes pour Came-Village, tu as de jolis jouets… Came-Village, dit-il en se tournant vers Koko, voilà une bonne idée : Noël à Came-Village, je vais écrire un article poignant sur ce sujet. Qui sait, avec un peu de chance, cela nous sortira peut-être de cette mouise.
Sa situation au journal était considérée comme confortable, pour un homme de plus de quarante-cinq ans, mais interroger des artistes ou des divinateurs sur l’art de composer un bouquet japonais ne correspondait pas à sa conception du métier de journaliste. Il brûlait du désir d’écrire des reportages sur des escrocs, des voleurs, des trafiquants de drogue.
Noël à Came-Village… Il avait déjà procédé à des enquêtes dans des quartiers malfamés et savait comment s’y prendre. Il suffisait d’un vieux costume et d’une barbe mal rasée pour s’introduire dans les tripots. Ensuite, il n’y avait qu’à écouter parler les gens. L’astuce serait de mettre une note de compassion dans l’article, pour relater les tragédies cachées derrière ces rebuts de la société et faire vibrer la corde sensible.
— Koko, dit-il, avant Noël, j’aurai fait pleurer toute la ville !
Le siamois fixait toujours Qwilleran en clignant des yeux. Celui-ci lui demanda d’une voix grave et impérative :
— Qu’est-ce que tu veux enfin ?
Il savait que le bol était rempli d’eau froide et que la sciure, dans le plat de la salle de bains, était propre. Koko se leva, gagna le bout du lit pour se frotter le menton, se retourna, fixant l’homme par-dessus son épaule. Puis, à nouveau, il se frotta le menton et ses crocs firent un bruit métallique sur la barre en cuivre.
— Qu’y a-t-il, Koko, que veux-tu ?
Le chat bâilla, s’étira et sauta sur la barre en se balançant, tel un équilibriste. Il remonta, ensuite, à la tête du lit, se dressa sur ses pattes, allongea le cou et appuya sa mâchoire sur l’interrupteur. Celui-ci cliqueta et la lumière s’éteignit. Alors, avec un grognement satisfait, Koko se mit en boule sur le lit et se prépara à dormir.